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[Chronique "La Mauvaise Humeur de Lucien" à paraître dans une prochaine édition du magazine 01 DSI]
Ceci est ma dernière chronique: elle sautodétruira dès que vous laurez lue. Ne vous inquiétez pas si, après lecture, vous la voyez encore: en fait, elle ne sera virtuellement plus là. Elle aura été effacée de la mémoire collective comme disparaissent peu à peu les phrases organisées, la pensée construite, le savoir critiqué, la connaissance enseignée, linformation validée.
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« On n'est pas un homme supérieur parce qu'on voit le monde sous un jour odieux. »
Chateaubriand
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Tout cela senvole - comme vous le savez et le pratiquez vous-même, jen suis sûr, bande de sagouins ! - au profit du tag, du podcast vidéo, du zapping de pages web, du chat sur internet, du texto sur mobile, du photo-blog sur nimporte quoi, et de toutes les nouvelles formes de dialogue adoptées par les jeunes et qui se répandent dans la société.
Léchange prévaut sur le contenu et, comme un linge cent fois tapé sur la pierre du lavoir, le cerveau sadapte à lajustement progressif du discours. Litération circulaire devient le nouveau mode de communication.
Du coup, linformation et la connaissance changent de statut, de forme,
dobjectif, de mode de transmission. Avant-hier, on vous faisait
réciter par cur les chefs-lieux de département épinglés sur une carte
murale, hier on vous branchait sur un ordinateur individuel,
aujourdhui sur internet et Google Earth. Demain, lordinateur-réseau
lira dans vos pensées et exécutera automatiquement des décisions à
peine formulées dans votre tête. Ne riez pas, cela fonctionne déjà très
bien en laboratoire, à condition de se coiffer dun bonnet
délectrodes. Alors, faites gaffe à réfléchir vite et juste !
Dans ces
conditions, vous pensez bien que cette pauvre page couverte de lignes
grises, écrites par un seul individu qui aura mis plusieurs heures à
les emboîter et dont le contenu est obsolète à peine imprimées, cette
pauvre page na plus aucune valeur, elle nest quun papyrus de
lancien temps, reliquat davant le web 2.0 et autres fariboles
digitales.
Pour sadapter à ce nouveau monde, je vous suggère quelques
exercices quotidiens salvateurs. A loral, ne terminez jamais votre
phrase en cours ; mieux, commencez-en plusieurs en même temps. Ainsi
votre message sera interprété par vos auditeurs chacun à sa manière :
cest ce quon appelle du « one to one » temps réel, le meilleur de la
customisation. A lécrit, faites des fautes dorthographe régulièrement
et lon vous traitera avec indulgence: bienvenue au club des
analphabètes héros du troisième millénaire ! Dans tous les cas, ne
puisez pas dans un vocabulaire de plus de 300 mots : au-delà, vous
risqueriez chez vos destinataires lincompréhension, voire le
contre-sens. Je sais, même Simenon utilisait 800 mots dans ses Maigret
mais qui se nourrit encore de ce genre de littérature? Ponctuez votre
discours derreurs grossières et de mots vulgaires : choqué par la
forme, on excusera le fond. Mais, surtout, ne cessez pas de parler ! Un
des gros avantages de cette méthode est connu : chaque nouvel item
occultant le précédent, on oublie au fur et à mesure ce qui a été dit.
Tous des Alzheimer de la digitalité, voilà notre destin ! Ce sera sans
moi.
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